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 Du rôle social ou politique de l'écrivain - M.G Dantec

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Arkhenemy
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MessageSujet: Du rôle social ou politique de l'écrivain - M.G Dantec   Mar 4 Oct - 0:31

1.)LE SENS DES MOTS

Lorsque Métropolis-Bleu m'a fort aimablement offert de participer à son festival et qu'on m'a envoyé le titre de la manifestation dont je serai l'animateur principal, je ne vous le cacherais pas, j'ai failli refuser net.

Sur le tout premier document que j'avais reçu, accompagnant l'invitation, j'avais pu lire : du rôle social et politique de l'écrivain. Cela m'avait paru aussitôt un excellent point de départ pour me faire salement remarquer, en prenant l'exact contre-pied de la proposition afin de démontrer que les écrivains, de tous temps, sous toutes les latitudes, sous tous les régimes, ont précisément dû choisir entre les deux options : écrire pour la société, et donc être le valet des divers pouvoirs dont elle est constituée - tout particulièrement la « Culture » ‑, ou bien être un écrivain a-social, et donc POLITIQUE, c'est-à-dire - comme le disait Léon Bloy il y a un siècle : un « entrepreneur en démolitions ».

Mais sur le document suivant, ladite proposition avait été remplacée par celle-là même que vous avez pu lire en vous rendant ici : Agent Provocateur.

C'est à cet instant que j'ai été à deux doigts d'envoyer de toute urgence un courriel à l'association pour leur signifier mon refus. J'en avais un peu assez qu'on me prenne uniquement comme réactionnaire de service, voire même comme dynamitero des lieux communs néo-bourgeois.

C'est alors qu'une sorte de petit miracle eut lieu. Un ami m'appela de Paris, à qui je confiai mes doutes. Il me répondit aussitôt et sans ambages : imbécile, accepte donc, et ouvre un dictionnaire étymologique, tu vas rire.

C'est ce que je fis. Et c'est ce qui me fit accepter l'invitation. Car les mots sont bien sûr largement plus dangereux que ne le pensent ceux pour qui ils sont de simples « outils de communication ». Les mots ne servent pas à communiquer et moins encore à « rapprocher les hommes ». Bien au contraire. Le langage est une foreuse qui creuse toujours plus les différences ontologiques, qui ouvre des abysses entre les âmes, et étend des espaces infinis entre les mondes dont nous sommes faits.

C'est pourquoi en effet, je suis peut-être bien cet « agent provocateur » qui, dit-on, « brave les interdictions ».

Je commencerais rapidement par le plus simple : je ne brave aucune interdiction. Non par manque de courage, ou de volonté d'en découdre, ni même par l'absence de telles interdictions. Mais parce que ces interdictions sont elles-mêmes interdites ! Je veux dire par là : elles sont interdites d'être nommées, donc d'exister, d'apparaître comme telles dans le monde, et elles le sont par ceux-là mêmes qui décidèrent un beau jour qu'il était interdit d'interdire !

La censure d'aujourd'hui ne fonctionne plus - sauf cas exceptionnels - par l'exclusion, le retrait, par le « moins ». La censure moderne fonctionne par le bavardage, elle fonctionne par le « plus », par le « toujours-plus », par l'inversion démoniaque du principe logocratique qui du silence forge la parole, pour que du verbe ainsi déconstruit ne soit plus produit que du néant, elle fonctionne par la surproduction de discours insipides qui masquent de leur hideuse propreté la vraie parole, celle couverte d'hématomes et de crachats, celle nourrie de folie et de sang, celle trahie par la colonie humaine et sauvée par le sacrifice d'un seul, celle qui fait désordre dans les salons littéraires et dans les colonnes de journaux, un peu comme le Christ dérangeait le calme ensoleillé du Golgotha, tandis que l'on poinçonnait sa chair sur la croix.

La vraie Parole, celle qui surgit du silence ineffable, est alors un CRI. Telle la lumière enclose par les ténèbres qui ne peuvent la retenir, comme il est rappelé dans l'Apocalypse de Jean, la Parole surgit dans le monde pour tout transmuter, tout créer, tout faire renaître. Elle vient absolument tout dévaster, elle vient, nous allons voir comment, prolonger sa propre action dans l'activité de l'homme. Machine de toutes les espèces, la Parole seule dévisse le crânes de leur litière ontique où ils baignent, vautrés dans le confort de l'existence. La Parole est donc bien ce marteau avec lequel Nietzsche affirmait qu'il fallait philosopher. La Parole ne flatte pas les oreilles, et elle ne caresse pas les sentiments établis dans le sens du poil. La Parole est un virus, aussi, pour paraphraser mon ami le professeur Thierry Bardini à ce sujet, j'oserais dire qu'elle est dès lors une arme de destruction singulière.

Que signifie être un agent ? Que signifie agir ?

Que signifie être un provocateur ? Que signifie provoquer ?

Nous allons voir que non seulement aucune question en ce monde n'est vraiment innocente, mais que certaines sont de véritables tueuses en série.

Dans sa définition première, agens, celui qui agit, implique une autonomie de celui-ci, et une position primordiale dans l'enchaînement des causalités, en antinomie avec le principe réactif, ou même ce qu'on pourrait appeler la qualité de patient, autant dire de « passif ».

Agir c'est avant toute chose une prise de décision, que seul prend celui qui agit, dans le pire des cas la décision sera remplacée par une impulsion vitale, irréfléchie, mais irrépressible, comme le désir.

Dans la théologie scolastique thomiste, comme dans la Doctrine de Mathieu d'Aquasparta, il est dit : Grâce à sa vertu active, l'intellect agent peut abstraire par sa lumière l'universel du particulier, les espèces intelligibles des espèces sensibles, les essences, des choses actuellement existantes, je cite ici le grand Étienne Gilson.

Ainsi, agir ne revêt aucun sens si l'action ne s'exerce sur aucun objet d'application, j'oserais dire un « sujet ». Pour qu'il y ait action, il faut qu'il y ait un agent, certes, mais il faut aussi qu'il y ait un « agi ». Nous allons y revenir.

Lorsqu'on dit aujourd'hui « provoquer », on ne se rend pas compte que l'on utilise en fait un sens tardif et quasi métaphorique du verbe, qui cache d'autant mieux sa signification véritable que celle-ci pourrait fortement déranger tous ceux qui, précisément, et ils sont légions, se sont fait une profession de foi de passer pour des spécialistes de la « provocation ».

Provoquer. Provocare, c'est-à-dire, en latin : « appeler dehors, faire venir; appeler à, exciter, défier; faire naître quelque chose » ; sur un plan purement mécanique si j'ose dire, il est bien clair que le mot naît de la concaténation (typique de la langue latine) de deux mots clés : Pro-vox.

Provoquer, au sens étymologique c'est donc avant toute chose, comme c'est étrange, donner de la voix aux autres, c'est produire chez l'autre le désir ou la nécessité de s'exprimer, et plus largement, puisque toute vraie parole est action, la possibilité d'agir à son tour.

Ainsi la provocation tient bien plus de l'évocation, dont je rappelle que la signification première est celle de l'incantation magique servant à appeler les morts, que de n'importe quelle gesticulation oratoire visant simplement à donner en spectacle quelque vérité choquante.

Aussi, il apparaît bien que la notion d'agent provocateur n'est pas autre chose qu'une définition radicale de l'écrivain : c'est-à-dire celui qui parle pour que les autres, chacun pris dans sa singularité non catégorielle, parlent, celui qui agit pour que les autres agissent, celui qui pense pour que les autres pensent, celui qui fabrique des mondes pour que les hommes vivent.

2.)SOCIUS VERSUS POLIS

Je vais maintenant revenir sur la proposition initialement formulée et dans laquelle je me suis contenté de modifier une petite locution : le ou à la place du et.

Comme je l'ai expliqué brièvement en introduction il a toujours co-existé deux traditions d' « écrivains », entre guillemets s'il vous plaît.

Premièrement, donc : Les écrivains sociaux. Ils furent entre autres louangés par les régimes communistes, ou divers modèles totalitaires, comme le jacobinisme républicain, le nazisme, et quelques autres. Un écrivain social est généralement « engagé », on le voit souvent dans des manifestations populaires, et il s'occupe de « politique ». Il est proche des hommes de l'opposition avant qu'elle ne prenne le pouvoir, et proche des hommes de pouvoir jusqu'à ce qu'ils retournent dans l'opposition.

L'écrivain social a une place à tenir dans le Spectacle de la Culture, il se doit de se situer dans un lignage dont les noms prestigieux ont orné de nombreux livres d'écoles, avant d'être oubliés définitivement par les grands philosophes du siècle prochain, et peut-être même de celui-ci. Il doit se dire la voix du peuple, la voix des opprimés, la voix des pauvres, bref il se doit d'être le porte-parole multivocal de droits et revendications collectives, de catégories de personnes, et de systèmes d'administration politiques précis.

En clair, cet écrivain-là est un collabo, il le sera sous tous les régimes, démocratiques ou dictatoriaux, ce qu'il désire c'est l'approbation de la bonne conscience générale, ce « moi » purement lacrymal autour duquel les sociétés d'aujourd'hui ont décidé d'orbiter. Ce qu'il cherche c'est la reconnaissance de ses pairs, ce qu'il veut c'est être « reconnu » comme un « grand écrivain ». En France, le summum, c'est de viser le Panthéon. Zola, Hugo, Voltaire.

Mais en face, de tous temps, s'est maintenue l'autre tradition, de tous temps minoritaire et aujourd'hui en passe d'être anéantie.

L'autre tradition, et je sais que je vais en choquer quelques-uns mais tant pis, l'autre tradition c'est celle de l'authentique littérature, c'est-à-dire celle de l'aventure de la pensée en action, mise en risque, l'aventure de la liberté totale, comme horizon sans cesse REPRIS (au sens de la reprise selon Kierkegaard), et donc l'expérience ineffable de la transcendance, de la beauté indicible, l'aventure de la grâce, soit aussi la figure de son contre-pôle, son anti-monde, le monde de l'Homme, le vrai, celui qui fait des enfants et qui fait la guerre, de l'Homme qui invente le feu, l'écriture, l'amour, mais aussi la chambre à gaz, la Bombe H, les mass-médias.

C'est ainsi que, tandis que l'écrivain social se bornera à reproduire les apparences ‑ de la « réalité » comme des discours qui l'ont produite ‑, sciemment ou non, l'écrivain d'imagination est, lui, d'emblée un écrivain politique, « métapolitique » devrais-je dire sans doute, pour reprendre Joseph de Maistre, c'est-à-dire qu'il ne prête pas, comme un banquier, sa « parole » à l'une ou l'autre des catégories de personnes que la bienséance du moment est alors en train d'adouber, mais à l'inverse, sa Parole est prise, littéralement prise d'assaut, par des voix inconnues dont on peut douter qu'elles appartiennent toutes à des personnes vivantes.

3.)CAN WE TALK ? NO WE CAN'T.

Il n'existe pas de dialogues sans frontières. Pour qu'il y ait dialogue, il faut être deux. Et vraiment deux. Pas un plus un, à l'identique, frères de sang du monoclonage consensuel, mais DEUX, séparés par l'altérité, par l'étrangeté, par la différence, par l'amour, comme par la haine. Dia-logue : séparés par le langage même.

Il n'y a pas non plus de frontières sans dialogue. Une frontière c'est justement le point-interface, la zone de passage où se configure la possibilité dia-logique. Car même une GUERRE est un dialogue. Il faut être deux pour faire la guerre, il faut être deux pour faire la paix. Comme le disait l'écrivain catholique Chesterton : la perspective d'un monde unitaire global c'est celle d'une guerre éternelle qui n'aura comme seul avantage que de ressembler à une paix universelle. En voyant le XXIe siècle commencer, on comprend à quel point nous n'échapperons pas à sa prophétie, et à quel point nous allons le regretter.

Un écrivain libre, c'est tout d'abord un écrivain qui fait silence. Un écrivain qui fait silence lorsqu'on le questionne sur lui, ou sur son œuvre. Un écrivain, comprenez le bien, n'a RIEN À DIRE à ce sujet, et si le contraire s'avère, alors c'est simple : cet écrivain n'en est pas un, mais un chasseur de prix littéraire et de renommée nobélisable.

Un écrivain est libre par définition ontologique, c'est la raison pour laquelle son espace de parole initial c'est le silence, mais ne prenez pas cette expression pour une métonymie chic-et-choc destinée à faire frissonner la jeune fille en mal de paradoxe.

Car un écrivain libre, aujourd'hui, après le XXe siècle, le bien nommé « siècle des Camps », c'est un écrivain qu'on baillonne.

L'écrivain LIBRE est aujourd'hui en PRISON. Et il l'est partout, sur toute la surface du globe. S'il est LIBRE, il sera jeté au fond d'une CELLULE. Mieux encore, on pourra désormais dire : C'est parce qu'il est jeté au fond d'une cellule que l'écrivain est libre.

Comme je crois l'avoir pré-établi un peu plus haut, il faut bien se dire qu'il n' y a pas que les régimes ouvertement totalitaires, j'oserais dire totalitaires à l'ancienne mode antidémocratique, dans lesquels les écrivains sont jetés en prison.

J'ai bien dit : sur toute la surface du globe, et je le répète : sans exception aucune.

J'ai même essayé plus avant de vous brosser un tableau bref mais précis des nouvelles méthodologies stratégiques mises en place un peu partout pour couvrir le SILENCE des écrivains par le bavardage culturel et remplacer leur Parole par le cliché humanitaire en vogue à cet instant.

Et ce que j'ai tenté ainsi de vous décrire c'est la condition de l'écrivain dans la société post-totalitaire hyperdémocratique, celle qui précisément a donné sciemment la « parole » à « tout le monde » afin qu'elle puisse être en fait retirée à quelques-uns, ceux qu'ils ne faut absolument pas entendre.

En vous remerciant de votre attention,


M.G.Dantec

Montréal, le 2 avril 2005.
Exclusivité RING : Conférence-débat, festival Metropolis-Bleu.

_________________
La « liberté d'expression » m'intéresse assez peu s'il s'agit de la liberté des vaches de regarder passer les trains en ruminant, juste avant l'abattage..
Maurice G. Dantec
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